à quoi bon encore envoyer des cartes postales ?

Publié le par martine chiorino

à quoi bon encore envoyer des cartes postales ?

Une jolie chronique de France Inter, à écouter grâce au lien tout en bas.

"Mais à quoi bon continuer d’écrire des cartes postales quand on peut envoyer une photo et un petit message avec son téléphone ? À quoi bon poster ces petits bouts de carton illustrés, quand on peut poster sur les réseaux sociaux la même image et le même message et qu’en plus il sera accessible à tout notre cercle d’amis ou de gens qui nous suivent ?

Si la carte postale s’est largement répandue avec l’essor de la photographie argentique au 20e siècle, on aurait pu s’attendre à ce qu’elle meure de sa belle mort, avec la banalisation de la photo numérique depuis le début du 21e siècle… Et pourtant les cartes postales n’ont pas disparu des magasins de souvenirs ou des maisons de la presse.

Nous tous et nous toutes, nous continuons d’en envoyer, d’en recevoir, et de décorer nos frigos avec même la très sérieuse Union Professionnelle de la carte postale, qui nous apprend qu’il y a encore 74 millions de cartes postales qui sont envoyées chaque année en France… Pourquoi continuons-nous donc à envoyer ces cartes ?

Une autre manière de dire que l’on pense à sa famille ou à ses amis ?

Oui mais en disant cela, on dit au fond que ce n’est pas vraiment la carte en tant que telle qui compte, mais bien plutôt le fait de l’envoyer. Cela me fait penser à la manière dont le grand sociologue Jean Baudrillard distinguait ce qu’il appelait l’impératif et l’indicatif d’un message. L’impératif du message, c’est ce que dit le message. L’indicatif, c’est ce qu’indique le fait qu’il y ait ce message.

Ainsi dans le cas de la carte postale, il y a ce que dit la carte, par exemple : « Chère Mamie, je suis bien arrivé au bord de la mer, je m’amuse bien et je mange de tout, je te raconterai à mon retour, je t’embrasse Thibaut ». Et il y a le fait que cette carte existe et soit envoyée qui témoigne du temps que j’ai pris pour l’écrire et du lien qui m’unit à son destinataire.

Vous l’aurez compris, le plus important n’est pas vraiment le texte, le contenu informationnel n’est pas vraiment décisif et c’est d’ailleurs pour cela que les cartes sont envoyées sans enveloppe, avec un contenu donc accessible à tous, sans que cela ne gêne personne.

Non, le plus important c’est simplement que la carte ait été choisie, écrite et postée. Elle est le signe des liens d’affection que nous entretenons alors même que nous sommes un peu loin et que nous avons mis un peu de distance entre nous et nos proches. Peu importe donc le texte, parfois réduit à quelques mots « Bon baisers de Limoges / de la Baule / de Chamonix », ce qui compte c’est le lien qu’elle exprime et aussi comme le remarque le philosophe Jacques Derrida dans son livre intitulé justement "La carte postale", la joie dont elle témoigne. Parce qu’on n’écrit pas une carte postale quand on est triste. Joie spécifique donc du moment vécu et joie de le partager singulièrement, par un procédé presque rituel, avec ceux qui nous sont chers.

La communication numérique ne fait donc pas disparaître la valeur de la carte postale, au contraire elle la renforce. Alors qu’il est devenu si facile et si courant de s’envoyer des messages, faire le choix de la carte postale c’est donc faire le choix d’une attention renouvelée et ciblée pour chacune des personnes qui comptent pour nous."

Publié dans art, lecture

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